Addiction virtuelle

Cela se produisit dans le courant de l’année 2067. Le concept de VCR – RCV en français, pour Réalité Cinématographique Virtuelle – venait de voir le jour. Cette innovation était ni plus ni moins pressentie pour devenir le successeur du cinéma. Depuis de nombreuses années cette industrie, qui avait connu son âge d’or durant la deuxième moitié du vingtième siècle, souffrait d’une crise sans précédent. Plus personne ne s’intéressait à ce divertissement vieillot et sans surprise qu’était le cinéma. Les salles obscures étaient désertes depuis fort longtemps. Parallèlement à cela, le lobby du jeu vidéo devenait de plus en plus puissant, inventant sans cesse des concepts toujours plus novateurs. Alors qu’on comptait trois consoles de jeux en moyenne par foyer, un récent sondage dans la population des 18-25 ans démontrait que seulement 25% d’entre eux étaient allé au moins une fois au cinéma. Et que pas plus de 7% étaient prêt à y retourner. C’est dans ces circonstances que la société « Ultra Games », leader mondial dans l’industrie du jeu vidéo, présenta le concept de VCR.

Cette invention révolutionnaire devait réconcilier la population avec le cinéma. Elle se basait sur un constat très simple. Les spectateurs ne voulaient plus être passifs. Depuis l’invention des jeux vidéo, la population cherchait à vivre de nouvelles sensations. Plus personne n’avait envie de s’asseoir dans une salle sombre pour se contenter de regarder un film. Les gens avaient à présent envie d’en être les véritables acteurs. A la manière d’un jeu vidéo. Mais cette fois-ci, d‘un réalisme inégalé.
Très vite, le premier complexe de VCR fut inauguré. A l’entrée, on achetait toujours un ticket correspondant au film que l’on souhaitait vivre. Sauf que cette fois, à la place d’une salle dotée de quelques centaines de sièges, se tenaient des dizaines de rangées de divans, assortis de tout un arsenal de moniteurs. On se serait cru dans un hôpital. A ceci près que les murs étaient ornés de multiples publicités et que les infirmières étaient en réalité de charmantes hôtesses, toujours souriantes.

C’est dans cet environnement surréaliste, qu’on était invité à s’installer et se détendre. Une hôtesse se chargeait alors de placer des électrodes sur la tête du spectateur ainsi que des capteurs mesurant la fréquence cardiaque et respiratoire. Puis, un anesthésiant était injecté et on s’endormait. Une fois inconscient, un programme informatique se chargeait d’activer les zones du cerveau destinées à la création onirique. En réalité, tout se passait comme si l’ordinateur déclenchait et contrôlait les rêves du spectateur. Se faisant, ce dernier se retrouvait dans le film qu’il avait choisi et pouvait en être le héros. S’il le désirait, il lui était également possible de jouer un second rôle, ou même tout simplement, d’observer en tant que figurant. Tous les cas de figure étaient possibles. En revanche, l’ordinateur dirigeait les actions du client et déclenchait le réveil de celui ci à la fin du film. En effet, il fallait à tout prix respecter le fil conducteur de l’histoire, sans quoi aucun scénariste n’aurait accepté de cautionner la VCR.
C’est ainsi que la notion de droits d’auteurs fut intégrée au concept.

Le succès alla bien au-delà des prévisions d’Ultra Games. Ce qui au départ ne devait être qu’un divertissement supplémentaire dans une société débordant de loisirs en tout genre se révéla très vite extrêmement toxique. Les personnes qui avaient, ne serait-ce qu’une fois, essayé la VCR étaient unanimes. Ce passe-temps devenait rapidement une véritable drogue. Peut être la plus puissante. Car elle avait l’avantage d’être légale et à la portée de toutes les bourses.

C’est ainsi que se développèrent les premières dépendances. Qui aurait eu envie de retrouver une vie monotone après avoir été, le temps d’un film, un espion légendaire, un champion de F1, un aventurier, ou bien tout simplement, l’homme le plus drôle du monde ? Au fil du temps, la population devenait accro à cette nouvelle drogue. Personne n’était épargné. Pas même les multimilliardaires ou les stars. En effet, les premiers recherchaient des films où ils pourraient se mettre dans la peau d’une personne pauvre. Les seconds n’aspiraient qu’à connaître la vie d’un homme sans histoire. Même les sourds, les aveugles ou les paralysés pouvaient profiter de ce nouveau divertissement. Avoir un cerveau en état de marche était le seul pré requis. Les enfants y trouvaient également leur compte avec tout un panel de dessins animés à leur disposition.

Malgré le signal d’alarme lancé par la majorité des psychiatres et addictologues du monde entier, il n’y eu aucune restriction à l’utilisation du VCR. Bien au contraire. Les enjeux financiers étaient tels, qu’Ultra Games avait tout intérêt à alimenter cette dépendance.

Ce qui se produisit alors était tout à fait prévisible. Les personnes dépendantes à la VCR ne pouvaient plus se contenter de vivre un film où toutes les actions étaient contrôlées par un logiciel de sécurité. Le tout se terminant inéluctablement en deux ou trois heures. Des pirates percèrent donc la sécurité du programme et permirent à des complexes clandestins de voir le jour. Ces derniers étaient au début très secrets et il fallait faire partie d’un cercle fermé pour y avoir accès. Ils furent victimes de leur succès et se généralisèrent très rapidement.

Deux barrières avaient été franchies. Non seulement il était dorénavant possible de faire absolument tout et n‘importe quoi dans un film, mais en plus, le spectateur était seul à décider de son retour dans le monde réel. Certaines personnes restaient plusieurs jours dans leurs rêves, et ils étaient les seuls à savoir ce qu’ils y faisaient… Car inutile de dire qu’il n’y avait pas la moindre loi en vigueur dans ce monde onirique. Néanmoins il faut reconnaître que ce nouvel espace de jeu sans règle et sans interdit fit énormément chuter la criminalité. Il ne restait guère plus que quelques meurtres avec préméditation et des affaires de grand banditisme pour occuper les services de police.

Après les complexes clandestins, ce fut au tour des divans personnels de voir le jour. N’importe qui pouvait s’en procurer un au marché noir. Il suffisait d’apprendre à placer les électrodes et d’automatiser la séquence de lancement du film. Le succès de ces gadgets fût phénoménal.

Fait très intéressant, comme toute drogue qui se respecte, la VCR entraînait à l’arrêt un véritable état de manque. Les personnes habituées à leur dose quotidienne de vie trépidante étaient victimes de graves dépressions lorsqu’elles retournaient dans le monde réel.

Pour avoir une idée du désastre que cette accoutumance engendra, il faut s’imaginer une société où plus des trois quarts de la population, toutes classes confondues, serait héroïnomane. Les pays riches ressemblaient à de vieilles bâtisses rongées par les termites, dont les murs ne tenaient plus que par la peinture. Il ne fallut pas attendre longtemps pour que le système s’effondre. Les gens ne s’aperçurent de rien au début. Lorsque les signes de la décadence étaient devenus évidents, il était déjà trop tard. Devant la catastrophe humanitaire que cela engendra, les pays pauvres, qui n’avaient pas encore été touchés par cette mode, furent effrayés et décidèrent d’interdire la VCR.
Mais il était déjà trop tard pour les peuples victimes de ce fléau. Le monde assista donc, impuissant, à l’effondrement de dizaines de nations.

Les pays riches connurent leur apogée en 2070, avant de sombrer dans la décadence, à l’instar de l’Empire Romain, plusieurs siècles auparavant. Les cartes de l’ordre mondial furent une fois de plus redistribuées.

Il ne restait plus qu’à attendre le prochain désastre. Où aurait-il lieu ? Quand débuterait-il ? Et quelle forme prendrait-il ?

FIN.

De MatthieuM

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6 commentaires sur Addiction virtuelle

  1. ka dit :

    Heureusement ce n’est qu’une fiction !

  2. Nath dit :

    J’aime beaucoup, on dirait presque une introduction nouvelle à matrix!

  3. Nath dit :

    J’aime beaucoup, on dirait presque une introduction nouvelle à matrix!

  4. L'inconnue au bataillon dit :

    Cette nouvelle m’a fait pensé à la peste d’albert camus, surtout la fin où on entrevoit la réitération de ce qui vient de se passer sans pour préciser le moment…
    J’ai trouvé cette nouvelle un peu déprimante car la "morale" exprime un certain fatalisme (cecidit.com (lol) la peste m’avait aussi déprimée…serais-tu la réincarnation de Camus ?)

  5. MatthieuM dit :

    Intéressante ta comparaison. D’autant plus que je n’ai absolument pas pensé à La Peste de Camus en écrivant cette nouvelle.

  6. Kroco dit :

    j ai a nouveau ose mettre ca sur mon blog..

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